Les moteurs font peser une nouvelle menace sur la compétition, déjà hantée par le dopage. Après avoir tergiversé, l’Union cycliste internationale présente cette semaine ses nouvelles orientations pour lutter contre ces tricheurs. Il reste à voir si les autorités du cyclisme peuvent éloigner le doute.

René Descartes doutait de tout, c’est ainsi qu’il a établi son célèbre « ergo sum ». L’amateur de cyclisme aussi est poussé au doute permanent, au point parfois de se demander s’il ne vaudrait pas mieux abandonner la Petite Reine à ses tourments. C’est aussi comme ça qu’il se révèle véritablement passionné : malgré le dopage et la triche, les palmarès révisés et même amputés, les petites et grandes polémiques, l’amoureux de bicyclette ne se détourne pas. Il reste fidèle à ce sport, cruel, parfois franchement dégueulasse, mais si profondément humain (et donc d’une beauté unique). Jusqu’au jour où la coupe devient pleine, remplie cette fois par des moteurs très discrets mais trop encombrants ?

Le problème du dernier vice trouvé aux forçats de la route, c’est qu’il ôte une part de cette humanité aux forçats de la route. Un moteur dans le vélo ? Une force mécanique pour se substituer à la force du jarret, ce jarret fût-il irrigué par des additifs chimiques ? Assassins ! À en entendre certains, le dopage dit mécanique (je préfère parler simplement de « triche », ou « fraude », laissons aux dopeurs ce qui appartient aux dopeurs) serait pire encore que le bon vieux dopage biochimique.

Les Cassandre du vélo nous le répètent depuis quelques années et l’émergence de cette problématique : le jour où « ça » sortira vraiment, où l’on comprendra à quel point les moteurs ont faussé la course, les squelettes ainsi déterrés hanteront le cyclisme pour toujours. Plus encore que lorsque les Guignols ressuscitait Fausto Coppi pour lui faire tirer une caravane dans l’ascension du Tourmalet.

Un vélo à moteur

Une lutte anti-triche mécanique ? Quelle lutte ?

Ces Cassandre m’excuseront, mais elles ne savent pas plus que moi à quel point les moteurs à vélo sont répandus dans les pelotons (certainement plus que ce que les contrôles ont montré). Et j’ai du mal à établir une hiérarchie de la triche (ce sont souvent les mêmes qui, tout en vilipendant la génération EPO, viennent minimiser le « dopage à la papa » qui avait cours auparavant). Qu’on parle de « vitamines », du vieil « Edgar » (le surnom de l’EPO dans les pelotons des années 90) ou d’un moteur, le résultat est le même pour l’athlète honnête : il se fait salement avoir.

Sur le dopage au moins, je sais à quoi m’en tenir. Les autorités du cyclisme, accompagnées par l’Agence mondiale antidopage et les nombreux acteurs de cette lutte, ont largement progressé ces dernières années pour limiter l’influence des tricheurs mais il reste des failles à exploiter (et elles le sont).

Les vélos à moteur, eux, reviennent régulièrement dans le débat depuis le Tour des Flandres du soupçon écrasé par Fabian Cancellara en 2010. La réponse s’est incarnée dans les tablettes magnétiques que les commissaires agitent autour des montures des concurrents… Même les principaux intéressés ne sont pas convaincus : « Si on veut vraiment trouver les moteurs, on peut : il faut simplement ne pas avoir peur de tout inspecter et démonter à l’arrivée », tranchait récemment un de ces commissaires de l’UCI lors d’une conversation avec d’anciens coureurs convaincus que les vélos à moteur ont bien pénétré les pelotons.

« Montrer que l’UCI fait finalement son job »

« Il fallait que l’Union cycliste internationale mette les bouchées doubles sur ce dossier », reconnaît le nouveau grand ordonnateur du cyclisme mondial, David Lappartient. Président de l’UCI depuis l’automne, le Breton a notamment fait campagne sur la question de la fraude mécanique, un des (nombreux) dossiers dans lesquels son prédécesseur Brian Cookson n’a pas répondu aux attentes. « Le doute commençait à exister, beaucoup de commentaires étaient faits, des vidéos sur les réseaux sociaux… », nous explique encore Lappartient. « Mon objectif est de tordre le cou à tout ça et montrer que l’UCI fait finalement son job qui est de garantir la crédibilité du résultat sportif. »

À son arrivée, il a donc écarté celui qui gérait ce dossier jusqu’alors, pour installer un homme à la double casquette d’ingénieur et d’ancien coureur, Jean-Christophe Péraud. Le jeune retraité des pelotons a buché ses dossiers et voilà l’UCI prête à annoncer mercredi ses nouvelles orientations pour lutter contre la triche mécanique : renforcer les moyens techniques déployés contre les fraudeurs (« des technologies infaillibles mais aussi montrables », selon Lappartient) et d’intervenir auprès des autorités étatiques pour s’assurer la pénalisation de ces escroqueries.

Cancellara et les fantômes du passé

Pour David Lappartient, il s’agit ainsi de « démontrer par A+B qu’il n’y a pas de fraude technologique ou que ce que nous mettons en place est suffisamment dissuasif pour qu’il n’y en ait pas ». Cela participera à atténuer le doute sur les épreuves à venir. Mais quid des soupçons qui pèsent déjà sur les épreuves passées ? Rien n’est engagé mais des enquêtes pourront être ouvertes si « des indications, des éléments de preuve ou des faits nouveaux qui devaient nous être apportés », explique le président de l’UCI. Mais là où l’ADN et les prélèvements sanguins ou urinaires sont conservés, personne ne retrouvera le vélo dont un tricheur se sera débarassé.

Pendant ce temps, le doute prospère, les accusations fleurissent. Au détour de son autobiographie de coureur, Phil Gaimon allume Cancellara : « Cet enculé avait probablement un moteur »*. Ces dernières semaines, on m’a évidemment parlé du Suisse beaucoup trop fort dans le mur de Grammont, d’un Américain qui produisait trop de watts pour que ce soit vrai (même en prenant en compte son dopage à l’arme lourde), d’un autre vainqueur de l’Alpe d’Huez à l’époque moderne, de différents espagnols encombrés par leur matériel, de Britanniques qui avaient les moyens… Les fils sont emmêlés, le doute bien présent. C’est du cyclisme, on l’aimera encore demain. Mais on le préférerait mieux protégé.

*Cancellara a demandé le retrait de « Draft Animals – Living the Pro Cycling Dream (Once in a while) », distribué par les éditions Penguin Books. En même temps qu’il avance ses soupçons sur le matériel de Cancellara, Gaimon se dit aussi « assez sûr » que le triple vainqueur du Tour des Flandres se cache derrière le nom de code « Luigi » dans l’Opération Puerto. Les deux accusations ont régulièrement ressurgi contre le Suisse au fil de sa carrière jalonnée de succès.

(Article extrait d’Eurosport et écrit par Benoît Vittek)